mardi

A l'amitié



Les amis, on les voit rarement, plutôt par "accident", ou alors, au bon moment. Sinon, ils évitent de nous croiser, pour ne pas avoir ces choses désagréables à nous dire, ces "Que deviens-tu ?" accusateurs. Et lorsqu'on les croise, lorsqu'il n'y a malheureusement plus que le hasard, et que l'on s'étonne d'être là à un moment si peu opportun, on se questionne du regard et on n'a pas beaucoup de réponses, sinon des couperets d'évidences.

Tous mes amis font la gueule, c’est à cela que je les reconnais. « Pourquoi l’amitié à un infidèle ? » aboient-ils en chœur, blessures guérisseuses. Qu’ils me maltraitent. Mais qu’ils me traitent. Suis-je lâche. Mais aimant. Prenez-moi par la main comme un petit enfant, et menez-moi, confiant, vers l’obstacle. "Devant l’obstacle, on se révèle." Les voici que je fais surgir comme d’un désert. Multipliez croche-pieds et petits pains. Et que je me mange moi-même. J’aurais été prévenu. Et procureur. Et mon propre avocat. M’aidant, car le ciel est sans secours. Me disculpant, car ayant tu tout autre. M’accusant, l’index tendu suicidaire, pistolet d’un enfant. Si je me menace, me sauverez-vous ? Je sors dans la rue, le doigt me renseignant. Suivez la flèche.  Elle ne va pas bien vite. Il n’y a pas grand-mal, facile pour vous qui avez filé vers d’autres cieux, il y a déjà bien longtemps. Moi, marchant sur mes propres traces terrestres, je ne m’y retrouve plus. Je suis perdu, et sans personne, que le sommeil repu et les songes de faiblesse. Des figures horribles remplacent le jour. Je sursaute puis me confie à elles, fatigué. Nourrices tordues, violeuses d’enfants, elles me pincent la joue mais même cela ne me réveille pas. Je préfère un sommeil douloureux dont je n’aurai aucun souvenir. Je me laisse tomber. Il fait noir, ou gris. Personne même ne chuchote. Et la lune, grande lanterne silencieuse, qui regarde tout ça de très loin, inamovible. Est-ce que je vais me réveiller ? Non. Le silence égrène son éternité. La nuit dure et les derniers se lassent, se tournent les pouces ou s’endorment à leur tour, ronflent dans le couloir la tête contre le mur. C’est aussi de ma faute, leur sommeil. Gardiens endormis, je vous déteste. Ou alors, dormez, je le veux. Et toutes mes pires volontés sont exaucées. Les dernières, mais toujours les dernières. Allez, un dernier verre !

Je me réveille sur un banc. Celui de l’infamie. Il est en bois, comme la croix, au milieu des arbres du jardin du Luxembourg, un pays que je ne visiterai jamais. Mon pays c’est Paris, dis-je bêtement  aux feuilles, pas loin des ruches. J’écris sur un arbre. « Je veux quelqu’un pour jouer à ces jeux avec moi », en buvant un café, noir, que la buvette matinale dispose aux joueurs de boules. Cette fille apparait, qui fait les cent pas, prend un café en fredonnant, s’assied puis repart. Ma camarade de jeu que je n’ose aborder ? "Ferme les yeux et dis un mot, n’importe lequel."  Elle revient s’asseoir, cheveux noirs courts, musique dans les oreilles sous les cheveux, une chansonnette sort de sa bouche tandis qu’elle renverse avec application son café par terre, à ses pieds. On a brûlé les archives ?  Elle repart, et devient l’arbre derrière lequel elle se cache. La forêt ? Chacun est un arbre, les joueurs de boules, les enfants, les touristes qui parlent des langues étranges, reposantes. Elle a renversé son café pour arroser la terre au pied de son arbre. Elle s’est donné à boire, et repart fredonnant hanter le jardin, définitivement. Sur mon banc, devant un parterre de chaises vides, que j’imagine remplies d’autres fantômes, j’écoute crier les enfants derrière leurs barrières, me lève, quitte le jardin. J’attendais un corbeau, il n’y avait que des abeilles.
   
"Le mal au cœur me met au cœur du mal", m'a dit un jour mon amie Anne.




dimanche

Promenade.



Stéphane appuie sur un bouton sur le zinc du bar, en disant « Run ». Je pars en courant.

Marcher dans la rue et ne prendre que les chemins perpendiculaires, tourner sur la droite, ou sur la gauche, à chaque carrefour. Se dire que le seul chemin vraiment perpendiculaire sur Terre est de monter vers le ciel. Lever les yeux, marcher comme ça.

Envie d’écrire du code. De n’écrire que par code. Tout discours est codé.

Marcher derrière cette petite femme en robe noire, qui boitille en écartant bizarrement les jambes. Elle s’arrête pour me laisser passer. Visage très blanc, yeux qui suivent l’ombre qui me croise, sans me regarder. Me voilà invisible, comme si j’avais passé le relais à un fantôme. Tous ceux que je croise désormais sont invisibles. Invisible à celui que j’étais avant ce point de passage, je suis désormais un fantôme.

En marchant, je décide à un moment donné que la côte est une pente. La rue se met à pencher vers le bas. Et effectivement, c’est plus facile de descendre que de monter.

Les néons roses, les feux passant du rouge au vert, les passants comme des obstacles : le trottoir devient comme la piste d’un jeu vidéo. Video, en latin : « Je vois ».

Oublier la topographie, le plan de la ville. Ne plus reconnaître la rue mille fois empruntée. Se retrouver soudainement en Chine.

Voir son ombre s’allonger sur le trottoir. Penser : « Plus tu t’éloignes, plus ton ombre s’agrandit. ». Entendre quelqu’un dire au passage : « Cela fait vingt-mille kilomètres. ». Marcher dans la nuit.

lundi

Moodobio




J'ai écrit la bio (à destination des médias) de l'album de Moodoïd pour le label Entreprise. Je me permets de la mettre ici en ligne (version avant corrections par le label). Vous devriez en trouver des petits bouts éparpillés un peu partout sur le world wide web du ctrl-c/ctrl-v. Enjoy.


Moodoïd – Le Monde Möö

Dans Le Colloque des Oiseaux, du poète soufi Farid al-Din Attar, trente oiseaux courageux partent à la recherche du Simurgh, roi occulte des volatiles, et traversent moult épreuves périlleuses, et sept vallées, avant de parvenir à destination et de découvrir que le Simurgh, finalement, c’était eux.

Le Monde Möö est un tel genre de conte merveilleux, récit initiatique, mystique et amoureux, livre pour enfants et oiseaux,  plein de pop-ups, de surprises et de changements de rythmes, de tons, d’états. C’est un monde mol et savoureux, plastique et goûteux, une lune en fromage, où le feu est bleu et où les garçons veulent de la magie, une planète toute neuve, que le jeune Pablo Padovani (24 ans), alias Moodoïd, vous invite à explorer, tels de nouveaux Candide, ou des Philémon sur les lettres de l’océan atlantique, dans un périple musical merveilleux.

Le EP Je suis la montagne, sorti au mois d’août 2013, plébiscité par la presse nationale et internationale (Guardian, NME, faisant même la couverture du Monde pendant les Transmusicales de Rennes), dévoilait d’un trait les multiples facettes de Moodoïd, entre néo-psychédélisme, glam-rock et expérimentations pop. Mixé par Kevin Parker, le leader de Tame Impala, évoquant les hallucinations de Gong, les envolées de Robert Wyatt ou les rêveries de Connan Mockasin, Je suis la montagne révélait par la même occasion les talents de réalisateur de Pablo, officiant devant et derrière la caméra de son clip surréaliste et gourmand, ou celui, bollywoodien en diable, de De la folie pure



Après ce EP en forme de fusée, Le Monde Möö a la forme d’une planète, droit sortie d’une fantaisie de Mélies ou d’une fantasmagorie exotique en cinémascope, pleine de détails colorés, de personnages burlesques et de paysages lysergiques. Votre guide sur cette lune molle et douce est issu d’une génération bercée par la coexistence des époques et l’absence de frontières, un enfant de la balle (son père est le saxophoniste de jazz Jean-Marc Padovani), ami d’étoiles psychédéliques (il a joué avec Hyperclean ou Melody’s Echo Chamber). Le voilà géniteur de planètes, hypnotiseur de nymphes, légèrement gourou. Il charme de sa voix claire et androgyne comme une source d’eau pure, aussi ambigu et extra-terrestre que Ziggy Stardust, aussi frenchy et chic qu’Alain Kan.

Tel un petit Prince pailleté et enturbanné, Pablo s’est entouré sur scène de trois jeunes musiciennes virtuoses et a invité dans les « Studios du Futur de l'Audiovisuel » du label Entreprise une constellation de talents amicaux : Riff Cohen, Maud Nadal (Myra Lee), Melody Prochet (Melody’s Echo Chamber), Didier Malherbe (Gong), Gilles Andrieux (joueur émérite de Saz et de Ud), Vincent Segal (violoncelliste chez Bumcello)… 

Enregistré et mixé par le franco-new-yorkais Nicolas Vernhes (qui a travaillé avec Dominique A, Dirty Projectors, Deerhunter, Animal Collective…), secondé sur le seul titre en anglais (Yes & You) par l’ami Kevin Parker,  Le Monde Möö est un rêve de pop progressive, aussi cannibale de genres musicaux (pop, jazz, funk, electro, world) que put l’être le tropicalisme des Os Mutantes, hybridant époques  et géographies, de l’Occident pop à l’Orient traditionnel (Asie, Iran, Turquie…), mélangeant Saz, Ud, Duduk ou Cuica aux synthétiseurs analogiques, violoncelles ou guitares électriques, passant le tout dans des cabines d’échos tournoyants et vibratiles. 



Asymétriques, rompant avec le systématisme occidental des mesures à quatre temps (on passe ici aisément du 6/4 au 5/4 pour revenir au 4/4), tout en restant mélodieuses, harmonieuses, mystérieuses, ces chansons d’amour enfantines, danses avec le feu, promenades sous la lune,  sont autant d’invitations dionysiaques aux voyages oniriques, clés des songes, portes vers l’Orient, un Orient sensuel sans être forcément exotique, notre Orient intérieur, qu’il nous reste à retrouver. Nous sommes tous le Simurgh.




vendredi

Brian Eno & Karl Hyde



Brian Eno : A cause de la manière dont elle est diffusée, avec iTunes, Spotify, etc, on ne peut pas vraiment faire de la musique depuis nulle part, mais forcément à partir de l’accumulation d’autres musiques. Il y en a tant : au coin de la rue, on peut entendre des bouts de big band, de hip-hop, de doo wop... Et on devient conscient que la musique n’est pas seulement un assemblage d’accords, de rythmes, de sons, mais que c’est aussi une grande image culturelle, une image d’un temps et d’un lieu donné, et de la manière dont les gens vivaient ensemble, les structures de la société, etc. Quand on cite une musique, on montre aussi un instantané culturel. Utiliser le noir et blanc dans un film aujourd’hui, ce n’est pas juste enlever les couleurs, c’est pratiquement changer de culture.


Extrait de l'interview de Brian Eno & Karl Hyde parue dans Chro #8 été 2014, et en ligne ici :
http://www.chronicart.com/musique/brian-eno-karl-hyde-forever-now/
Crédit photo : Tessa Angus

dimanche

Enfant définitif



Frédéric : J’aime Antoine Doisnel, notre enfant définitif.

Tu parles en ciné-fils. Je ne sais pas si l'exercice a été profitable, moi. Que l'océan soit aussi un cul de sac ne manque pas de sel. Arrivé au bout (ou au début), il faudrait donc faire volte-face ? En un éternel aller-retour de la source à l'océan ? Ou passer le témoin dans un regard-caméra ? La mer, la mère, l'amer, tout cela est bien trop cousu du fil blanc des langes (des anges). Je l'aurais préféré noyé, ou marchant sur l'eau. Mais je l'aime aussi bien sûr, ce petit Narcisse. Simplement, l'attente est longue, à le regarder se mirer l'on se lasse.

jeudi

Etienne Daho




Ta carrière est étrangement ponctuée de disparitions et de résurrections : une rumeur te donnait mort dans les années 90, et tu as répondu en musique avec Reserection et Eden. Les chansons de l’innocence retrouvée font suite à une péritonite qui a failli t’emporter… Comment intègres-tu à ta création ces allers-retours entre vie et trépas (quand bien même fictif, imaginaire) ?

Chaque album est une nouvelle jeunesse, un nouveau chapitre, comme une renaissance. J’ai l’impression de recommencer à chaque fois, de mourir pour mieux renaître. Je pense que les disparitions sont aussi importantes que les réapparitions. Je ne m’imagine pas faire ce métier sans disparaître, pour me ressourcer, apprendre des choses. Pendant tout le temps d’exploitation d’un album, je passe ma vie avec mes chansons, je ne fais que parler de moi-même, et je n’ai pas beaucoup d’occasions de me ressourcer. Or, pour écrire des chansons, il faut tremper sa plume dans la vraie vie. Dans ces moments là, je ne suis pas non plus inactif, je travaille avec d’autres artistes, j’ai produit l’album de Lou Doillon par exemple. Après, les rumeurs… c’est extérieur à moi. Chaque fois qu’il y a une nouvelle rumeur de mort, je me dis « Ah bon, encore ? » (rires).


Extrait de l'interview parue dans Trois Couleurs # 122
Disponible ici : http://issuu.com/troiscouleurs/docs/122-web-simple

Dans le cadre du festival Days Off, j'interviewerai Etienne Daho en public au MK2 Quai de Seine le 3 juillet, avant la projection du film de Jean François Sanz, Des jeunes gens mödernes. Infos ici (c'est complet) : http://www.daysoff.fr/daho_cinema.aspx