mardi

Le temps passé est perdu et les occasions manquées ne reviennent pas.






"Certains accompagnaient en chantant la mélodie de l’aveugle, un boléro ou c’est ce qu’il m’a semblé, où il était question d’un amour désespéré, un amour que les années ne pouvaient éteindre, mais par contre rendre plus indigne, plus ignoble, plus atroce." (p.38)
 
"Le problème avec la littérature, comme avec la vie, dit Don Crispin, c’est qu’à la fin, on finit toujours par devenir un salaud." (p.169)

"Je dis que le temps passe, a dit Brigida tout en remplissant mon verre, et que toi, qui avant était un inconnu, tu sembles maintenant faire partie de la famille." (p.180)

"Tout temps passé a été meilleur, a dit Quim" (p.196)

"Pendant un moment ma tête, je vous assure, a été comme une mer déchaînée et je n’ai pas entendu ce que les jeunes gens disaient, bien que j’aie saisi quelques phrases, quelques mots isolés, les prévisibles, je suppose : la barque de Quetzalcoatl, la fièvre nocturne d’un petit garçon ou d’une petite fille, l’encéphalogramme du capitaine Achab ou l’encéphalogramme d’une baleine, la surface qui est pour les requins la bouche du vaste enfer, le bateau sans voile qui peut être aussi un cercueil, le paradoxe du triangle, le rectangle-conscience, le rectangle impossible d’Einstein (dans un univers où les rectangles sont impensables), une page d’Alfonso Reyes, la désolation de la poésie."

Roberto Bolano - Les détectives sauvages (Traduit de l’espagnol par Roberto Amutio, Ed. Folio)

mercredi

Le Saule (Trois Couleurs, été 2016)


« Le Saule est l’arbre le plus identifiable qui soit, tout comme la chanson est la forme musicale la plus reconnaissable entre toutes. De l’arbre inconsolable nous ne gardons qu’un petit bout de bois tendre pour faire un sifflet comme le  faisaient les enfants autrefois.». Ce petit appeau fédérateur qu’évoque le musicien Jean-Daniel Botta pourrait bien être une des clés du Saule, label et boisée oisellerie de chanteurs voyageurs, qui glane un public grandissant dans les marges de la chanson d’ici. Car ce qui réunit Léonore Boulanger, June & Jim, Borja Flames, Antoine Loyer, Philippe Crab ou Aurélien Merle, c’est peut-être cette façon de ne prendre d’un grand arbre (une chanson folk francophone et lettrée, d’Areski & Fontaine à Dick Annegarn, ou plus près de nous, Arlt ou Bertrand Belin) que l’essentiel, ou peu de mots, quitte à bégayer sa langue natale et à s’en inventer une propre, mineure mais pas moins précieuse, dans celle commune, majeure, maternelle. 

« Produire, c’est réduire » dit Léonore Boulanger, qui sort cet été Feigen feigen, collection de chansons joueuses et joyeuses, devinettes, énigmes, histoires à compléter ou à colorier, où l’essentiel se cache parfois dans des silences mallarméens, ou des bégaiements troublés. Dans bégayer, il y a égayer, et ces « exercices de joie » sont aussi logiciens et merveilleux que les miniatures précises et virtuoses de son alter-ego d’écriture, Jean-Daniel Botta (Dévotion pour la petite chameau), ou que la traversée du miroir de Philippe Crab dans Fructidor, mise abyme, sur tout un album, « d’un souvenir très banal et très précieux, un mercredi après-midi entre adolescents, du côté de Carnon-Plage, en juin 1994 ». Soit Marcel Proust, Virginia Woolf ou Lewis Carroll épiphanisant Frank Zappa, Ornette Coleman et Robert Wyatt, chantés en « idiolectes » aussi savants que débridés (mariant français, allemand, anglais, espagnol, occitan). Car le Saule est babélien, et on citera comme dernier fruit Jo Estava Que M'Abrasava, chants traditionnels de Minorque et Majorque, collaboration entre Marion Cousin (June & Jim) et le violoncelliste Gaspar Claus, en catalan tournoyant, ondes profondes, et sans doute langue des oiseaux.

Article paru dans Trois Couleurs #143 (été 2016), à retrouver ici

A lire également sur The Drone, cette interview de Philippe Crab

http://lesaule.fr/
http://souterraine.biz/album/fructidor-mostla-del-mashuke
 

mardi

Marion Cousin et Gaspar Claus, entre transes archaïques et explorations sonores modernes (The Drone)


Jo estava que m'abrasava - Chants de travail et romances de Minorque et de Majorque, est le fruit de la collaboration entre Marion Cousin (June & Jim) et le violoncelliste Gaspar Claus, et le premier volet d'une recherche musicale autour de chansons traditionnelles de la péninsule ibérique. Issus des îles-miroir des Baléares, Majorque et Minorque, chants de travail des siècles derniers y croisent chansons de geste héritées du Moyen-Âge, sous les cordes d'un violoncelle et d'une voix nourris de transes archaïques et d'explorations sonores modernes.

Dans le sillon des collecteurs et ethnomusicologues comme Alan Lomax (dont les Spanish Recordings, ont révélé quelques chansons ici jouées), Marion Cousin transmet, de la bouche aux oreilles, ces paroles et mélodies anciennes, en majorquin et minorquin, d’une voix douce et lasse, aussi fragile que souveraine, sans aucun maniérisme sinon celui de l’étreinte du temps (et son chant parait parfois spectral, intemporel, ou éternel), restituant la litanie des gestes quotidiens (chants de labour, de fauchage, de cueillette), mais aussi la répétition des guerres (celles-ci résultant souvent des caprices des rois, et touchant d’abord les pauvres gens) ou la fatalité des naissances (les mères y sont souvent cruelles et les maris partis guerroyer). Ces chansons témoignent d’une époque où (avant l’enregistrement) tout le monde connaissait et chantait des chansons populaires, et pratiquait, même sommairement, des instruments de musique, même bricolés. Quand la musique était un art vivant, quasi fonctionnel, inscrit dans les gestes du quotidien, les chants fonctionnant comme autant de rituels, de célébrations, aussi païens que célébrant la vie, la nature, l’amour aussi.




De "Madona de sa cabana", comme une aube se levant sur la plaine ("Madona de sa cabana / Aixecau – vos de mati, i veureu el sol sortir / vermell com una magrana ", traduit par Marion Cousin : "Madona de Sa Cabana / Levez-vous de bon matin / Et vous verrez le soleil poindre / Rouge comme une grenade "), au crépusculaire "Jo estava que m'abrasava" ("J’étais à m’embraser"), contant l’amour (brûlant) d’une femme mûre pour un jeune homme ("Plus je buvais / Plus ma soif grandissait / L’eau ne l’étanchait pas "), ces ritournelles lancinantes, hypnotiques, sont enveloppées, portées, magnifiées par le violoncelle (parfois plusieurs violoncelles, parfois passés par des effets) de Gaspar Claus, musicien aussi virtuose qu’affranchi, cofondateur du trio Vacarme, et qui a notamment collaboré avec Jim O’Rourke, Sufjan Stevens, Rone, Angélique Ionatos, Keiji Haino, Serge Teyssot-Gay, Barbara Carlotti, Peter Von Poehl, Stranded Horse… Tisseur de ponts entre musique savante et populaire, oreille familière aux sonorités ibériques en raison de sa naissance pyrénéenne et de ses accointances avec le flamenco (Pedro Soler, Inés Bacán), Gaspar Claus sait alterner bourdons baroques et saillies bruitistes, glissements vers la mélancolie et violence des passions, mariant motifs répétitifs reichiens et sécheresse archaïque du jeu, frottement de l’archet sur la corde et vibrations des graves, aussi concret que profond, aussi subtil que puissant.

C’est donc bien à la rencontre entre l’ancien et le moderne qu’on assiste ici, entre le geste immémorial et celui le plus soudain, entre le temps qui mange ses enfants et le temps qui surgit, celui de l’événement. Aux litanies chamanes de Marion, le violoncelle de Gaspar ajoute les linéaments vibrants de la subjectivité, de l’inconscient, de la nature, et c’est bien à entendre un folklore moderne, et éternellement vivant, que nous sommes invités par ce magnifique duo. 

Article complet et interview sur The Drone

TuTubes de l'été








dimanche

Qui l'eut crue ?




« Les gens mettraient moins en doute la proposition selon laquelle chacun voit ses vœux les plus profonds exaucés, s’ils se disaient que ces vœux sont presque toujours inconscients, en d’autres termes, différents de ceux qu’ils connaissent et dont ils peuvent à bon droit se plaindre que l’exaucement leur ait été refusé. Le conte exprime cela très clairement avec le thème des trois vœux […]. Sauf que nos vœux les plus profonds ne nous apparaissent jamais au présent comme à l’heureux élu du conte qui les voit exaucés, mais toujours au passé dans le souvenir, et souvent comme au dindon de la farce qui les voit malheureusement exaucés. »  (Walter Benjamin, Ecrits autobiographiques, mai-juin 1931)

Les souhaits (les vœux, les prières) sont toujours exaucés, mais rarement de la manière dont on l'aurait souhaité. Effet boomerang. 

Ainsi, un tract distribué pendant les manifestations du 9 avril contre la « loi travail » appelait à « multiplier les débordements ». Le site web lundi.am accompagnant la révolte le reproduisait (ici) avec, comme illustration, une image de la crue centennale de Paris. « Le bouillonnement des places n’aura de sens que s’il déborde dans le temps et dans l’espace » écrivaient ces militants.

Qui eut cru qu’un tel appel aux débordements serait entendu par la Seine ?  De quelle scène parle-t-on d’ailleurs ? Et qui a été crue ?

« Gouverner, c'est pleuvoir » disait François Hollande. A croire qu'il s'est pris toute cette pluie au début de son mandat pour qu'elle retombe plus tard sur la tête de ses opposants.

(Hier encore, curieusement, Manuel Valls demandait aux cheminots de la SNCF encore en grève d'« arrêter le mouvement »...)

Cf. Rain Man dans les théories complotistes (illuminati, satanistes, apocalypse climatique, etc.)

Les gouvernements font-ils la pluie et le beau temps ?

Ou bien est-ce toi ? 


mardi

Boredoms - Super æ



The Boredoms - Super æ (Warner Japan / Birdman, 1997)

Qu’est-ce que l’ennui (les ennuis même, boredoms) provoque, sinon le bruit pour le faire exploser, ou l’exploration des infinies possibilités qu’offre le réel et la matière sonore, les cordes d’une guitare, les cordes vocales, la bande d’une cassette, la peau d’une (deux) grosse(s) caisse(s) ? C’est la question que semble poser "Super æ", disque pivot dans la carrière du groupe, pivotant donc de la japanoise atonale et rageuse des premières années à l’euphorie des structures, des mélodies et des textures, qu’elles soient organiques, électriques, électroniques, en une forme presque pop, c’est-à- dire visant la synthèse de toutes les formes, dans un geste super-contemporain, c’est-à- dire excédant l’époque, annonçant la suivante.  "Super" aussi, car excessif, intensifiant les durées et les dbs, outrepassant les normes et les formes (pop, rock, electronica), comme une tentative d’épuisement (dans tous les sens du terme), ou comme un ancêtre hilare de l’accélérationnisme. 

Super æ est donc un trip mystique et assez mégalo pour porter en son titre même le nom de son principal créateur, Eye, EYE, EYヨ : soit le symbole phonétique æ, graphe ligaturé, palindromique, curieux 69 réflexif, qui se prononce comme l’« eye » anglais, ou l’œil dans la pyramide sur la pochette du disque (coucou les illuminés). Eye aurait statué que la prononciation correcte de ce « æ » serait « ah » ou « ugh », mais le disque (et toute la carrière du groupe) contient assez de chausse-trapes et de bonnes blagues (à commencer par les presque 7 minutes introductives de riffs de guitares doom saturées, jouées sur cassette et triturées en appuyant sur les touches "avance rapide" et "retour rapide" d’un magnétophone), pour qu’on ne s’y fie pas, ou trop. Car si le groupe s’aventure ici joyeusement vers les conventions, en krautrock électronicisé ("Super Going"), blues psychédélique hystérisé ("Super Are You"), freak-folk tribalisé ("Super Shine"), ou church-music complétement païenne, convoquant Can, Faust, Gong, Beefheart, le Velvet de Lou Reed ou le Lou Reed de "Metal Music Machine", c’est toujours dans une outrance cartoonesque, un dépassement iconoclaste, une joyeuse démesure, et avec une virtuosité paradoxalement dionysiaque. Une leçon de harsh joy.

Extrait d'un article co-écrit avec Olivier Lamm pour The Drone : http://www.the-drone.com/magazine/boredoms-de-ne-pas-rater-les-boredoms-%C3%A0-la-villette-sonique/

jeudi

Rihanna Vs Antonin Artaud, 2017 Vs 1937, Les nouvelles révélations de l'Être



ANTONIN ARTAUD

Les nouvelles révélations de l’Être 
(1937)

(...)

HOROSCOPE
DU SAMEDI 19 JUIN 1937

Une force naturelle que la femme avait altérée va se libérer contre la femme et par la femme. Cette force est une force de mort.
ELLE A LA RAPACITÉ TÉNÉBREUSE DU SEXE. C'EST PAR LA FEMME QU'ELLE EST PROVOQUÉE MAIS C'EST PAR L'HOMME QU'ELLE EST DIRIGÉE. LE FÉMININ MUTILÉ DE L'HOMME, LA TENDRESSE ENCHAÎNÉE DES HOMMES QUE LA FEMME AVAIT PIÉTINÉE ONT RESSUSCITÉ CE JOUR-LÀ UNE VIERGE. MAIS C'ÉTAIT UNE VIERGE SANS CORPS, NI SEXE, ET DONT L'ESPRIT SEUL PEUT PROFITER.
Qu'est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire que la sexualité va être remise à sa place. A celle qu'elle n'aurait jamais dû dépasser. Que les sexes seront pour quelque temps séparés. Que l'amour humain sera rendu impossible. Et que ce travail est déjà commencé.
Cela veut dire qu'une Initiation va commencer dans les ténèbres.
Cela veut dire qu'à la base du Destin actuel il y a une trahison de la femme. Non de la femme contre un homme seul, mais de la femme contre tous les hommes.
Et que la Femme va revenir à l'Homme.
Qu'est-ce que cela veut dire ?
Cela veut dire que le monde sera égalisé par la Droite. Et que la gauche va retomber sous la Suprématie de la Droite. Non pas ici, ou ailleurs, mais PARTOUT.
Parce qu'un Cycle du Monde est fini qui était sous la suprématie de la Femme : Gauche, République et Démocratie.

Cela veut dire qu'au Temps du Cancer la Mort va faucher tout ce qui est du Cancer : Gauche, République et Démocratie.
Parce que le Cancer fait 69 et que la Gauche fait 69.

Qu'est-ce que cela veut dire encore ?

Cela veut dire qu'une Initiation supérieure sera le fruit de cette Mort et que tout ce qui est de la sexualité sera brûlé dans cette Initiation supérieure, son feu changé en Initiation.
En vue de remettre partout la Suprématie absolue de l'Homme.

Et que l'homme en Esprit sur la femme va de nouveau diriger la Vie.

Cela veut dire que les Masses vont retomber partout sous le joug, et qu'il est juste qu'elles soient sous le joug.
Parce que les Masses par nature sont Femmes et que c'est l'Homme qui régente la Femme, et non le contraire.
Et ce Mâle dominateur, les poètes l'ont jusqu'ici appelé : l'Esprit.

Que veut dire maintenant cette insolente vaticination dont personne n'entendra le langage, sauf les illuminés et les fous ?
Cela veut dire que nous sommes menacés d'esclavage, parce que la Nature va retomber sur nous.

Ce qui a fait que nous sommes des hommes et qui a séparé la femme de l'homme est en train de se retirer des hommes,
de nous regarder et de nous juger.
Tout cela qui nous permet d'exister et qui voit comment nous avons mal subsisté et mal gardé le principe de l'homme en nous ;
nous quitte, mais pour tomber sur nous.
Et la Vierge qu'il va fabriquer est la Révolte Naturelle des choses dont nous avons mal disposé.
Et la Révolution aussi se souvient qu'elle est femme.
Et avant de remettre des Rois partout et qui seront alors les esclaves de tous et sauront d'autant plus durement tenir le monde en esclavage, -
Elle nous réapprendra par sa possession impossible
qui fera de chacun un possédé et un fou
COMMENT LA VIE SE RETIRE DE NOUS.

(...)


Antonin Artaud, Les nouvelles révélations de l'Être, 1937 

mardi

The Honeymoon Killers - Les tueurs de la lune de miel (réédition vinyl)


Bon, le Record Store Day est passé mais, si vous faites dans la rétention anale (c’est-à-dire : si vous êtes collectionneur), il n’est pas trop tard pour acquérir la réédition vinyle de cette indispensable pépite de post-punk français qu’est Les tueurs de la lune de miel, par The Honeymoon Killers (qui n’est donc pas seulement ce film culte de 1970, aussi expérimental que néo-réaliste, narrant les meurtres en série d’un couple de marginaux amoureux en road-trip), étrange et jouissif monstre pop de 1981, « quelque part entre Maurice Chevalier et James Chance », selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung d’époque.

La suite de l'article, avec de jolies vidéos, sur The Drone :
http://www.the-drone.com/magazine/honeymoon-killers-reissue/